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Rayoru — Onirie
#biblical #dream #hibernation #sciencefiction #scifi
Published: 2015-09-21 09:53:56 +0000 UTC; Views: 564; Favourites: 0; Downloads: 0
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Description Onirie

Jacob ouvrit les yeux. L'horloge en érable rouge indiquait huit heures. Une idée lui vint qu'il avait dût s'endormir après avoir lu le ''Destination Vide'' d'Herbert, qui trônait encore sur ses genoux, c'était l'interprétation qui s'imposait. Pour autant, son rationalisme lui démontra en deux tours de logique que cette affirmation était erronée. Il en établit sur le champ un diagnostic : semi-conscience assistée. Il se redressa dans le fauteuil à rouleau dans lequel il était installé et jeta un regard par dessus son épaule, vers la baie vitrée. Une vue du bocage anglais, Waterlooville dans le Hampshire, à n'en pas douter. « Merde... », le mot lui échappa, sifflant entre ses dents.
Il se tourna à sa gauche et le cuir de son fauteuil grinça étrangement, distancié, la lourdeur des temps de réveil aurait pût expliquer cette distorsion, mais Jacob savais qu'il n'en était rien.
Près de lui, une desserte accueillant une vieille lampe du début du vingtième siècle, et derrière un fauteuil semblable au sien, dans lequel dormait encore Ava. « Bien. » lâcha-t'il encore et il se leva pour arpenter la pièce et constater l'évidence que son esprit logique avait formé. Il parcourut les titres des opus dans la bibliothèque. Son anxiété grandit peu à peu à la lecture des titres : ''Quand les ténèbres viendront'', ''Le robot qui rêvait'', ''Ravage'' et surtout ''A l'assaut de l'Invisible''. Si on additionnait ça avec la ''Destination Vide'', le pronostic était peu encourageant. Sur la tranche du bas, dans les probabilités ultimes trônait même un exemplaire de ''l'Apocalypse selon St-Jean''.
Il se racla la gorge nerveusement, n'importe qui aurait pût voir la panique qui se lisait dans ses yeux. Son cerveau s'emballait à évaluer les potentialités et interpréter les signaux clairement. « Putain. » et « Merde.. » lui échappèrent encore tandis qu'il arpentait sans relâche les quinze mètres carrés de la pièce. Ava émit un petit grognement aigu et se tourna sur le flanc dans son siège, Jacob espéra qu'elle n'ouvrirait pas les yeux mais ils s'ouvrirent et papillonnèrent un moment pour s'habituer à la lumière de cette matinée sur Waterlooville. 'Il' avait donc besoin d'elle aussi, le pronostic s'assombrissait encore. Elle s'étira les jambes comme un chat qui s'éveille et bailla un peu, puis elle marmonna d'une voix encore ensommeillée :
-Déjà réveillé ? Il va falloir qu'on diminue notre ration de lecture, dormir dans ces fauteuils me ruine le dos.
Il la fixa d'un air absent, les bords de ses lèvres se pincèrent et il pâlit visiblement. Elle s'en inquiéta immédiatement :
-Qu'y a t il ?; le cuir grinça encore d'une manière singulière tandis qu'elle se redressait pour le considérer de haut en bas.
Les réflexes du médecin sont bien là mais si elle n'est pas consciente, nos chances se réduisent encore. Elle se leva et étira encore une fois son corps. Athlétique, musclée et entraînée au contrôle des patients récalcitrants, une combinaison dangereuse, il devrait être clair et la ramener de son côté au plus vite : -L'orange bleue n'est somme toute pas mécanique ; lança t il avec l'espoir que les connexions se feraient.
Mais elle se contenta de le regarder avec hébétement, ses lèvres formant un « Quoi ? » silencieux. Le mot de passe n'avait pas fonctionné, il allait falloir emprunter le chemin le plus long...il souffla désespérément.
Si 'Il' n'avait même pas eût le temps de procéder à un semi éveil dans les règles, c'était que les choses s’annonçaient terriblement mal. Une I.A ne se hâte normalement jamais. Elle prépare les membres d'équipages au mieux, jacob n'avait aucune formation de psychologue, et tirer Ava de sa simulation ne serait pas chose aisée. Il fallait tenter autre chose, approche directe :
-Nous avons une défaillance grave Ava, avec victimes potentielles.
Elle s'approcha de lui et se fût l’œil du médecin qui se darda sur lui :
-Tu jargonne Jacob.
Elle lui écarta les paupières à l’œil gauche, presque par réflexe automatique :
-Aphasie de Wernicke probable, AVC léger potentiel, pendant le sommeil ? Non, sans doute pas...
Elle marmonnait ainsi en procédant à plusieurs examens et observations, Jacob cherchait intensément un moyen de la faire émerger, mais aucun plan construit ne lui venait, son jugement altérés par la panique que lui inspirait les signaux de la simulation. Une idée jaillit soudain : prouver les incohérences du profil simulé. Il la repoussa calmement et sans violence, articulant tout en retirant sa mâchoire de la poigne de la jeune femme :
-Dis moi Ava, qu'avons-nous fait hier soir ?
Légèrement décontenancée, elle balança ses hanches de coté pour se donner une meilleure assise, une plus grande prestance et commença d'un ton faussement désinvolte :
-Eh bien, nous sommes allés nous balader dans les vergers, nous avons dîné dans une auberge à Bridlington et nous sommes rentrés ici, où nous avons pris chacun un livre jusqu'à nous endormir, selon toute logique.
Il réfléchit un cours instant :
-Les vergers d'où ?
Ce à quoi elle répondit :
-Oh tu sais bien, ceux de la famille Nihils en sortant de la ville. On a même mangé une de leurs pommes, plutôt acides pour la saison.
Des bribes de souvenir lui vinrent en effet, mais il savait objectivement que ce n'était pas ce qu'il s'était passé. Ils dormaient. Hier et aujourd'hui encore. Sans compter les Nihils, encore un signal, le Néant, le Vide. Mais elle ne croirait certainement pas que les Nihils n'existaient que dans son imagination, elle comprendrait sans doute par contre l’énormité suivante :
-Et donc nous sommes ensuite partis dîner à Bridlington ?
Elle sourit, croyant qu'il revenait à lui :
-Oui, au Common Sense, c'était délicieux d'ailleurs, tu avais pris du homard, tu te souviens ? Il vaudrait mieux, ça nous a coûtés un sacré prix !
Son rire était teinté de malaise et intérieurement Jacob se sentait presque coupable de devoir faire cela. Il continua tout de même :
-J'ai pris du homard, malgré le fait que je sois dangereusement allergique aux crustacés ?
Elle s’arrêta de rire :
-Mais tu n'est pas... Enfin, si tu l'est mais... Je sais que tu en as pris, je t'ai vu saucer le plat avec un pain complet noir comme le bois de cette desserte !
Sa voix était teinté de peur, la peur inconsciente d'une vérité enfouie. Jacob bénit silencieusement les valves de sécurité psychique de la simulation et administra le coup de grâce :
-Nous avons donc passée la soirée dans les vergers des Nihils, à Waterlooville, dans le Hampshire...
Et elle d'opiner :
-Oui, la fraîcheur du soir portait encore des senteurs de fruits, c'était délicieux. Nous deux dans la fraîcheur et le silence.
Il ne releva pas le fait qu'elle l'avait coupé, attendant le bon moment il conclut sa phrase :
-Pour aller dîner ensuite au Common Sense, à Bridlington, dans le Yorkshire de l'Est ?
Ava reçut un étrange coup à l'estomac, presque physique. Ça ne tenait pas debout. Mais pourtant elle s'en rappelait clairement et distinctement. Ils avaient beaucoup ris, un peu bus et après un trajet d'une vingtaine de minutes ils avaient... Elle murmura sous le choc :
-Aller de Waterlooville à Bridlington en vingt minute c'est...
-Impossible, en effet.
Jacob posa sa main sur l'épaule d'Ava :
-Simulation pour occuper l'hibernation Ava, ces erreurs sont des valves de sécurités, volontairement introduites, elles passent dans la conscience du rêveur et lui semblent logique sur le moment, mais au réveil...
Elle le repoussa plus fort qu'elle n'aurait voulu :
-Hibernation, Simulation ? Mais qu'est-ce que tu raconte ? Tes lectures ont dût sans aucun doute te monter au cerveau.
-Ava, crois ce que tu veux, on a pas le temps !; sa voix était marquée par la colère :
-On a peut être des morts, et sans aucun doute de graves avaries moteurs alors crois ce que tu veux mais aide moi !
Il rejoint la bibliothèque en deux enjambées furieuses :
-Tout les titres de cette étagère sont des noms de code, ''Le robot qui rêvait'', ça indique que c'est un message de notre I.A, ''Ravage'' c'est un mot de passe pour une grave brèche dans la coque, ''A l'assaut de l'Invisible'' c'est pour nous signaler qu'il n'a pas une vision parfaite des dégâts, ''Quand les ténèbres viendront'', cela veut dire que si rien n'est fait nous sommes fichus. Si j'ai lu ''Destination Vide'', ce n'est pas pour sa prose, dans ce livre des membres d'équipage d'un astronef en perdition doivent s'engager dans des réparations d'urgences pour ne pas disparaître. Et si tu ne me crois pas regarde le dernier rayonnage, celui des pronostics les plus probables, ''l'Apocalypse''. D'un moment à un autre le téléphone va sonner, ce sera l'IA de notre vaisseau.
-Jacob, nous n'avons même pas de téléphone. Tu m'inquiète, tu présente de sérieux signes de démence.
-Tu ne m'écoute pas Ava... Nous sommes en hibernation, en pleine simulation d'éveil. Notre binôme est nécessaire pour réparer les brèches structurelles du vaisseau et soigner les membres d'équipage.
Elle eût un rire hautain :
-Jacob, tu est mécano dans un garage et je suis vétérinaire ! On ferait du beau boulot dans un vaisseau spatial.
-Faux, je possède un diplôme en ingénierie spatiale et j'ai suivi une formation de cinq ans, mécanique spatiale en apesanteur sur Omega-6. Tu est l'une des meilleures biologistes de notre espèce.
-C'est...du délire !
-Si nous sommes à Waterlooville c'est en référence à Waterloo, grande défaite napoléonienne. Autre signal que notre situation est catastrophique. Enfin Ava, toutes ces incohérences que tu as reconnu toi-même !
-Mes souvenirs ont très bien pût être embrumés par la boisson, Jacob, ne joue pas à ce petit jeu avec moi. De plus Waterloo est une défaite pour les français, mais c'est une victoire pour les anglais. Ce n'est en rien une preuve.
-C'est un message ! On doit réagir ! C'est un lieu qui fait appel à notre culture, quel est le nom du général qui a vaincu Napoléon à Waterloo ?
-Et bien...mes cours d'histoire reviennent à loin Jacob, qu'essaie tu de me dire ?
-Tu vois ! Par défaut on pensera plutôt à Napoléon, et on assimilera Waterloo à une défaite.
-Ridicule. Si c'est un argument pour me prouver qu'on rêve tu dois bien avouer qu'il est fai...
Elle fût interrompu par la sonnerie d'un téléphone, ils tournèrent tout les deux la tête vers la desserte entre leurs sièges, un ancien téléphone trônait là, d'un rouge vif surnaturel, la lampe avait disparu. Sa sonnerie semblait distordue, ressemblant plutôt à un signal d'alarme. Jacob leva un sourcil en regardant Ava, son expression traduisait clairement la satisfaction, celle d'Ava, l’incrédulité la plus totale. Jacob se dirigea vers le téléphone :
-D'accord Jacob, là, je ne sais pas comment tu as fait, je...
La sonnerie réveillait quelque chose en elle, une sensation étrange, un signal inconscient. Elle fût secouée d'un frisson. Jacob décrocha et écouta attentivement les instructions de l'IA, Ava n'entendait rien. Jacob lui tendit le combiné :
-Voilà la preuve de ce que j'avance.
Ava colla prudemment son oreille sur l'appareil, mais aucun son ne lui parvenait, où plutôt un son étouffé, comme si quelqu'un pianotait sur un clavier à distance, ou arrangeait des outils chirurgicaux :
-Jacob, je n'entend rien.
Elle ne savait plus quoi penser, était-ce un signe qu'elle avait raison, ou que Jacob avait raison ?
-Ce doit être la simulation qui bugue. Foutu système.
-Ou alors... Peut-être n y a t il vraiment rien à entendre ?
Il la regarda gravement :
-Ava, l'IA demande ton réveil prioritaire. Elle va me donner le moyen de procéder à des réajustements techniques depuis la semi-conscience.
-Mais enfin, ça n'a pas de sens. Pourquoi une semi-conscience, je ne comprend pas.
-La dés-hibernation est un processus...violent pour le corps et l'esprit. Il est préférable d'opérer par phases, ou de ne pas réveiller du tout le sujet. Qui plus est, un membre d'équipage en hibernation consomme dix fois moins de ressources qu'un membre conscient, ce qui est vital lors d'un voyage spatial.
-Je... Ça a du sens, étrangement. Mais, comment va tu-faire pour réparer depuis la semi-conscience ?
-L'IA va me connecter directement aux systèmes du vaisseau, elle n'a pas les autorisations pour procéder à certaines manipulations, un technicien accrédité comme moi les as.
Ava marque une pause, le temps d'assimiler toute ces informations qui faisaient étrangement sens en elle. Il lui fallait le suivre dans son délire, savoir s'il était fou ou totalement censé :
-Et donc, que fait-on maintenant ?
-Je reçois les autorisations de maintenance, nous pourrons ensuite circuler dans le système et te réveiller.
Les yeux de Jacob défilaient de droite à gauche rapidement, comme s'il lisait un texte, parfaitement immobile. Ava ne pût s'empêcher de ressentir de l'inquiétude à le voir comme ça. Au bout de quelques instants il ferma les yeux, les rouvrit et enfourna sa main gauche dans sa poche :
-Ok, c'est pas bon. Pas bon du tout.
Il sortit une clé dorée de sa poche, Ava cilla en la voyant :
-Je n'ai jamais vu cette clé, d'où vient-elle ?
-Passe-partout pour les différents systèmes du vaisseau ; répondit-il distraitement.
Et il se dirigea vers le mur de droite, ficha la clé dans une serrure et ouvrit un placard qu'Ava n'avait jamais remarqué. Elle resta abasourdie par l’étrangeté de ce fait, un placard chez elle qu'elle n'avait jamais vu. Il lui fallait de l'air. Elle se dirigea vers la fenêtre. Verrouillée. Elle fit donc demi-tour et alla vers la porte. Verrouillée également. Une panique ténue s'insinua en elle :
-Pourquoi ne peut-on pas sortir d'ici ?
Jacob la regarda par dessus son épaule, ses mains actionnant des interrupteurs dans ce mystérieux placard :
-Ce sont les limites de la simulation quand on est en semi-conscience.
-Mais...le restaurant d'hier, le Common Sense ?
-Celui où j'ai pris un repas qui aurait dût m'être fatal ?
-Oui ; sa voix trahissait sa nervosité, Jacob décida de calmer le jeu.
-Nous étions dans un état proche du rêve, nous n y sommes jamais vraiment allés.
-Mais, tout ce que tu m'as dit, ce que... nous avons fait en rentrant.
Jacob soupira douloureusement, la pire partie du semi-réveil :
-Ava, nous avons mêlé nos esprits pendant des années, assoupis dans nos hibernateurs. Il est normal que nos esprits aient imaginés de tels instants, nous...
-Jacob, ce n'était pas un rêve, tu étais si tendre, tu as toujours été tendre avec moi, cela fait plus de cinq ans que nous vivons ici tout les deux et...
-Ava...nous ne sommes pas un couple. Nos subconscients et la simulation ont fait naître ce mensonge pour justifier les années que nous avons passé ensemble mais...
-Non je refuse d'y croire ! On était si heureux Jacob, tu me comprenait. Pourquoi nous auraient-ils fait ça ?
Jacob sortit les mains du placard et les posa sur ses cuisses, il n y avait rien d'agréable à faire ce qu'il faisait :
-Il semblerait qu'un esprit laissé trop longtemps seul en simulation finisse par péricliter, par perdre totalement contact avec la réalité. Le choix de former des binômes a été pris. Il semble que l'esprit humain ait un besoin vital pour son équilibre de contact social. Les binômes finissent souvent par se constituer en couples, que ce soit des binômes de femmes, d'hommes ou mixtes, la proximité des deux subconscients en est sans doute la cause.
Ava glissa lentement en position assise, appuyée contre le mur. Des dizaines d'années de vie commune, rêvées... Les plus belles années de sa vie, envolées. Jacob ne réalisait que trop bien sa douleur, il ne pouvait cependant pas prendre de temps pour cela sur les réparations qu'il devait faire :
-Je suis désolé Ava. Nous ne sommes pas un couple.
Ava n'avait jamais ressenti pareille douleur, elle réalisait que tout cela n'était que pure vérité, mais elle ne pouvait s'empêcher de souffrir. Les larmes restaient coincées dans sa gorge, elle ne cessait de murmurer :
-Des dizaines d'années... Envolées...
Jacob actionna un dernier interrupteur, la lumière dans la pièce changea, éclairant la porte de sortie. Il referma le placard et se dirigea prestement vers Ava, lui tendant sa main pour l'aider à se relever. Son expression trahissait la peine qu'il ressentait :
-Ava, c'était nécessaire. Il y a dans ce vaisseau des centaines de colons qui devront peupler la planète sur laquelle ils arriveront, la formation de couples est...préférable, plus efficace, aucune perte de temps.
-C'est comme ça que tu te souviendra de notre relation ? Comme une perte de temps ?
Il saisit sa main et l'aida à se relever :
-Non, je ne la considérerai jamais comme ça. On a des gens à sauver, viens.
Ils se dirigèrent vers la porte, dans la bibliothèque, tout les livres avaient disparus, seul trônait, dérisoire, une boite du film ''Star Wars : Un Nouvel Espoir'' :
-Cette IA a un foutu sens de l'humour...
Il déverrouilla la porte et sortit avec Ava. L'espace devant eux n'était qu'obscurité, il n'était pas juste sombre, on ne distinguait rien du décor. C'était le vide le plus total. Ava en resta sous le choc, l’irréalité du lieu lui sautait directement aux yeux, la lumière qui éclairait la porte depuis l'intérieur ne se propageait pas dans cet espace, il n y avait rien. Jacob mis la main dans sa poche et sortit une lampe torche:
-Heureusement que j'ai toujours une torche sur moi.
-Tu n'as jamais de torche sur toi.
-On a tout ce qu'on veux sur soi ici.
Elle essaya elle aussi et sortit la même torche de sa poche. Jacob parla et sa voix sembla résonner, comme s'il étaient dans un couloir :
-On est dans un espace virtuel qui symbolise le processus d'éveil. Nous pourrions flotter dans le vide, mais l'esprit est plus rassuré par la présence d'un sol sous ses pieds. Tu remarquera que la lumière ne se diffuse pas ici, en fait, elle n'a rien sur quoi se fixer, la lampe torche ne nous servira donc que de repère pour ne pas nous perdre l'un l'autre ici.
-Que se passerait-il sinon ?
-On errerait infiniment je dirais.
Elle se rapprocha par réflexe de lui, il rit doucement. Il avait une telle assurance, elle avait l'impression que ce n'était plus l'homme avec qui elle avait passé des siècles. Des siècles ? Ce détour d'esprit la surprit. Était-ce là la vérité ? Il avançait toujours tout droit, imperturbable :
-Nous arriverons bientôt au bout du voyage. Chaque pas en avant nous rapproche du réveil, chaque pas en arrière nous fait sombrer dans le sommeil. Si tu regarde attentivement sur les côtés de ce couloir tu verra les portes des autres binômes en simulation. Tu peux regarder mais il n'est pas conseillé de pénétrer dans leur subconscient.
Elle s'agenouilla devant l'une des portes et plongea son regard dans le trou de la serrure. C'était la même pièce que celle qu'ils avaient quittés, Waterlooville. Sur les fauteuils à rouleaux étaient assoupis deux inconnus, pour toujours jeunes, rêvant pour toujours. Un binôme-couple en route pour une future colonie humaine.
Elle retira l’œil du trou et ne pût s'empêcher d'être submergée par la tristesse, ils avaient quittés Eden, sans retour. Ava le savait.
Jacob l'aida à se relever et l'emmena plus avant vers l'éveil, vers la conscience. Il lui semblait qu'une lumière commençait à briller au loin. Elle devenait de plus en forte au fur et à mesure de leur avancée, les aveuglant dans l'obscurité :
-Jacob, qu'est-ce que c'est ?
-La conscience, Ava. Tu dois y aller.
-Mais... Et toi Jacob ?
Il lui sourit :
-Je vais rester pour m'assure que tout se passe bien pour toi là dehors. J'ai de la maintenance à faire.
-Mais Jacob, est-ce que je te reverrai ?
Il baissa les yeux :
-Je ne crois pas, l'IA reformera des binômes pour chacun de nous. On ne peut pas reprendre un rêve, une fois qu'on s'est réveillé. Échec de la suspension de la crédulité consentie.
Son sourire laissait transparaître sa peine, mais aussi un sens du devoir exacerbé qu'elle ne lui connaissait pas. Elle devait bien se l'avouer, elle ne le connaissait pas. Elle devait continuer, pas lui. Ce fut à elle de sourire :
-Nous nous reverrons à l’atterrissage sur la colonie, je te retrouverai.
-Sauf que tu ne te souviendra de moi que comme un rêve distant. Tu formera un nouveau binôme-couple éprouvé par des décennies de simulation, et moi aussi.
-C'est donc un adieu.
Il ne répondit pas, mais dansa d'un pied sur l'autre pour dissimuler sa peine :
-Allez va, sauve-les Avy.
Elle se tourna vers la lumière et fit quelques pas dans sa direction, celle-ci commença à l'envelopper, elle jeta un dernier regard en arrière pour voir Jacob disparaître dans le Néant de l'inconscient.
Elle ouvrit les yeux et fût ébloui par une lumière néon aveuglante. Elle reposait sur un lit d’hôpital dans une chambre aseptisée. Tournant la tête sur le côté elle tomba face à face avec un médecin au sourire commercial :
-Bonjour Ava ! Bien dormi ?
Elle resta bouche bée un instant, dans l’incrédulité la plus complète. Elle s'attendait à tout sauf à un autre être humain :
-Je...comment ?
Il eût un rire faux et bruyant de médecin et reprit d'un ton désinvolte :
-Ma chère vous avez dormi près de deux siècles, je comprends que vous soyez quelque peu...perdue. Vous êtes dans une salle de réveil post-hibernation et je suis là pour m'assurer que tout va bien.
-Comment cela ? L'IA vous a réveillé pour cela alors qu'il y a des blessés ?
-Docteur Gardener, vous étiez dans une simulation, l'Intelligence Artificielle qui gère les hibernateurs ne réveille personne sans notre accord. Cette petite ''aventure'' était un processus de réveil lambda.
Son ton était celui de la condescendance et de la désinvolture la plus totale, conçu pour être rassurant, il ne faisait qu'irriter Ava :
-Mais Jacob, les signaux, la semi-conscience.
-M. Brahamson était votre technicien attribué, c'est la procédure normale pour tout les contrats longue durée. Mis en hibernation en même temps que vous, il était là pour s'assurer qu'aucune erreur ne surviendrait durant le sommeil. Il était également responsable du bon déroulement de votre simulation. Cela ne vous a t il pas étonnés qu'il s y connaisse si bien dans tout ce qui concernait les processus d'hibernation ?
-Mais...le vaisseau ? La colonie ?
-Ma chère, tout cela faisait parti de la simulation pré-enregistré par M. Brahamson. Chaque technicien crée sa propre simulation stimulante, une motivation assez forte pour qu'il ramène son, ou sa cliente à l'éveil à la fin du contrat.
-Alors...il m'a menti ?
-On ne mens pas quand on rêve Docteur Gardener. Il a dût le comprendre en vous raccompagnant vers l'éveil, le retour à la conscience fait resurgir le souvenir de notre véritable identité.
-Mais pour moi... Tout est encore flou.
-C'est normal ! Votre esprit n'est pas habitué à cette gymnastique, Jacob, lui, faisait déjà cela plusieurs siècles avant la signature de votre contrat. Mais ne vous inquiétez, après une petit période de rééducation vous pourrez reprendre votre vie là où vous l'avez laissée. Vous vous rendrez bien vite compte que votre vie ne possède plus cette incohérence sous-jacente qui caractérise nos simulations.
Elle s'allongea dans son lit, l'esprit bouillonnant pour reconstituer le puzzle de la vérité. Elle tourna la tête vers le médecin, resté là, les mains croisées dans le dos :
-Et où est Jacob ?
-Oh, M. Brahamson ? On lui a attribué une nouvelle cliente, la simulation a commencée il y a vingt minutes.
-La simulation dans une simulation. Comment savoir si je suis éveillé ?
Le docteur ne dit pas un mot, il alla à la porte, l'ouvrit, le son d'une vie bouillonnante, caractéristique d'un hôpital lui parvenait. Et il sortit, laissant la porte ouverte. Seule, elle pleura.
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